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Israël 2020 - Les 2 scénarios d’avenir Scénario 1 : Vers la fin de l’état d’Israël / Scénario 2 : Vers un état israélien durable
Extrait GEAB N°7 (première publication : 15 Septembre 2006)
13/01/2009


Poursuivant son analyse en profondeur des conséquences de la fin de l’ordre mondial hérité de l’après-Seconde Guerre Mondiale, LEAP/E2020 a entamé depuis plusieurs mois une réflexion stratégique concernant l’avenir d’Israël. Dans ce numéro 7 du GlobalEurope Anticipation Bulletin, nos équipes présentent donc les deux grandes options qui, selon nos travaux, s’offrent aux Israéliens quant à l’avenir de leur pays à l’horizon 2020. La crise libano-israélienne de l’été 2006 a en effet permis d’identifier beaucoup précisément les paramètres qui vont désormais définir l’équation régionale du Moyen-Orient.

L’élaboration des deux scénarios intègre donc la transformation souvent radicale de sept paramètres stratégiques. Chacun des deux scénarios résulte ensuite de la nature des réponses des principaux acteurs concernés aux modifications de leur environnement stratégique. Le premier présente les conséquences, dans l’environnement radicalement nouveau qui a émergé de la crise de l’été 2006, de la continuation pour encore une décennie de la politique adoptée par Israël depuis le milieu des années 90. Le second explore le potentiel d’une rupture radicale de la politique israélienne avec celle suivie ces dernières années, afin de s’adapter aux nouvelles contraintes pesant sur le Moyen-Orient.

Sept hypothèses structurantes :

1. Des forces fondatrices désormais épuisées : La création de l’Etat d’Israël est le fruit de deux grandes tendances caractéristiques de l’immédiat après-Deuxième Guerre Mondiale, désormais en voie d’extinction voire complètement éteinte ; à savoir d’une part, le sentiment général de culpabilité de l’Occident face au génocide du peuple juif perpétré par les Nazis ; et d’autre part, le modèle colonial. La première tendance qui s’affaiblit rapidement avec l’éloignement historique croissant de son événement-fondateur est un facteur-clé de la création de l’état d’Israël qui fut en effet considérée par l’Occident comme une tentative de compensation des atrocités commises contre le peuple juif durant les années 1930-1945 en Europe. La seconde tendance, qui a pratiquement disparu suite à la décolonisation, a fondamentalement influencé le choix du lieu de création de l’état d’Israël dans la mesure où elle permis de « découper un morceau de terre » sur des territoires administrés par les Européens sur un mode colonial.

2. La fin de la période de « surpuissance » militaire : La période historique de « surpuissance » israélienne par rapport à l’ensemble de son environnement direct au Moyen-Orient s’est close avec la crise israélo-libanaise de l’été 2006. Cette période s’était ouverte avec la victoire israélienne lors de la Guerre du Kippour en 1973 et reposait en particulier sur deux hypothèses désormais caduques : l’invincibilité de l’armée israélienne et l’omnipotence de l’Allié américain. L’incapacité de l’armée israélienne à atteindre les objectifs qu’elle s’était elle-même fixée à l’origine du conflit de l’été 2006, ainsi que la capacité du Hezbollah à s’opposer efficacement à cette armée israélienne, ont replacé la puissance israélienne dans une certaine normalité régionale [1] . L’incapacité de l’Allié américain à intervenir militairement dans le conflit, comme à bloquer les résolutions de l’ONU appelant à l’interruption précoce de l’offensive israélienne, ont sanctionné l’affaiblissement significatif des Etats-Unis dans la région [2] . Cette situation contribue à diminuer encore plus fortement le concept de la « surpuissance » israélienne puisqu’il était très lié à l’impression d’un soutien total par une puissance américaine elle-même irrésistible.

3. La fin de l’option unilatéraliste : Les choix stratégiques opérés par les dirigeants israéliens depuis l’assassinat d’Itzhak Rabin, et tout particulièrement par la série des Premiers Ministres Netannyahou, Sharon et Olmert, consistant à utiliser cette « surpuissance » pour tenter d’imposer des solutions unilatérales aux problèmes régionaux, ont abouti à accélérer la fin de cette période de « surpuissance ». Il est probable que, comme nombre de dirigeants dans l’Histoire, ces derniers se soient eux-mêmes laissés prendre au piège de « croire à leur propres communiqués de presse » et aient surestimé les capacités de leurs propres forces. Toujours est-il que l’utilisation systématique de l’appareil militaire pour fonder et mettre en œuvre leurs politiques, en lieu et place du dialogue et de la négociation, a créé une situation qui a contribué à affaiblir ce même appareil et à renforcer le désir, chez leurs adversaires, de pouvoir s’y opposer [3] .

4. Le renforcement constant de la capacité militaro-stratégique des adversaires : Le monde arabo-musulman dans son ensemble connaît une amélioration constante de sa capacité de lutte contre les stratégies et tactiques militaires américaines, ou directement inspirées de ces dernières (comme cela a été le cas pour l’offensive israélienne de l’été 2006). Depuis plusieurs années maintenant, les conflits en Afghanistan et en Iraq fournissent en effet chaque jour des enseignements en la matière qui sont analysés et diffusés dans l’ensemble du monde arabo-musulman. La supériorité stratégique ou tactique de l’armée israélienne est donc désormais durablement confrontée à un défi particulièrement complexe à relever. La question nucléaire posée par l’Iran en est un exemple plus sophistiqué que la capacité de résistance du Hezbollah ; mais fondamentalement il s’agit de la même tendance. On peut d’ailleurs constater, et ce malgré les oppositions américaine et britannique, que le reste du monde est parvenu à imposer (certes péniblement) à Israël un arrêt de la destruction des infrastructures publiques et privées du Liban. Le potentiel dissuasif de l’arme nucléaire israélienne est donc indirectement posé, car on peut se demander quelles puissances dans le monde soutiendraient la quasi-destruction des principales installations pétrolières mondiales et la stérilisation pour des décennies de zones concentrant d’immenses réserves d’hydrocarbures (en cas de frappes nucléaires sur l’Iran ou une autre puissance du Golfe persique). Là aussi, la puissance militaire potentielle pure ne mesure pas nécessairement la capacité politique réelle.

5. L’incertitude croissante sur la nature du soutien américain de long terme à Israël : Les échecs américains au Moyen-Orient, en particulier l’enlisement en Irak, sur fond d’affaiblissement généralisé des Etats-Unis, sont en train d’alimenter une remise en cause des relations privilégiées entre Israël et les Etats-Unis, alimentée tant par les adversaires d’un soutien inconditionnel américain à Israël [4] que par les avocats de ce même soutien, inquiets de l’incapacité d’Israël à mettre en œuvre les priorités américaines dans la région [5] . En fonction de l’évolution politique et économique aux Etats-Unis, Israël peut même craindre un renversement de tendances très brutal pouvant faire basculer les choix stratégiques américains au Moyen-Orient. Les dirigeants israéliens mentionnés à l’hypothèse 3 ont choisi de privilégier aux Etats-Unis l’alliance avec notamment la droite chrétienne du Parti républicain. Cette alliance de circonstance ne doit pas faire oublier que cette famille politico-religieuse américaine possède une longue tradition anti-sémite et que, étant très liée au pouvoir actuel à Washington, elle sera tentée, en cas de revers en politique intérieure, de « faire porter le chapeau » à un bouc émissaire aux échecs de sa politique au Moyen-Orient. Nul besoin d’être un grand visionnaire pour imaginer quel groupe pourrait bien être ce bouc émissaire ; et les conséquences d’une telle évolution sur les relations stratégiques Israël/Etats-Unis.

6. L’influence croissante et durable de l’Union européenne au Moyen-Orient : On peut considérer comme anecdotique le fait que les Européens reviennent militairement au Moyen-Orient exactement 50 ans après en avoir été chassés par le tandem américano-soviétique lors de la crise de Suez [6] . Cependant il n’en est pas moins réel que ce sont 7.000 soldats Européens qui vont assurer désormais la protection de la frontière Nord d’Israël et qui surveillent les côtes libanaises. Cette éventualité a toujours été considérée comme non souhaitable par les gouvernements israéliens successifs de ces dernières décennies, et par Washington. Loin d’être une répartition des tâches souhaitées par l’administration américaine, ou par les autorités de Tel-Aviv, il s’agit bel et bien du grand retour des Européens dans la zone (heureusement avec d’autres objectifs que ceux de la période coloniale et post-coloniale). Et ce retour est durable puisqu’il s’accompagne d’un fort soutien de l’opinion publique européenne (91% de soutien d’après le GlobalEuromètre de ce mois-ci) et que les Européens considèrent cette opération libanaise comme une première étape vers un rôle leader pour le règlement du conflit israélo-palestinien (là encore avec un plébiscite de l’opinion publique, à 98% d’opinion favorable [7] ). Cette importance croissante des Européens dans la région va s’accompagner d’une approche beaucoup plus équilibrée du conflit et marque la fin de l’ère du soutien automatique à Israël qui a été celle de la dernière décennie de « parrainage américain » de l’ex-processus de paix.

7. Le conflit israélo-palestinien devient un vrai conflit régional : Cela signifie que le conflit concernant l’avenir des Israéliens et des Palestiniens devient un conflit impliquant essentiellement les puissances régionales ; et de moins en moins des puissances non régionales. C’est d’ailleurs une conséquence logique des hypothèses 1, 2 et 6 : la disparition de l’URSS, l’affaiblissement durable des Etats-Unis, et la montée en puissance de l’UE ou de l’Iran illustrent un phénomène de « recentrage ». Au cours des décennies 1950/1990, c’était à Moscou et Washington que les grandes décisions concernant ce conflit étaient prises. A partir du début des années 1990 et jusqu’à l’été 2006, c’était à Washington. Dorénavant, et pour une longue période, ce sera dans un périmètre délimité par Téhéran à l’Est, Ankara au Nord, Bruxelles à l’Ouest et Ryad au Sud que se décideront les grandes lignes de l’avenir des Israéliens et des Palestiniens. Cela ne signifie pas que le reste du monde n’a plus d’importance ; il aura seulement une importance secondaire.

Scénario 1 : La fin de l’état d’Israël / Vers de simples communautés juives dans un Moyen-Orient musulman

Le scénario 1 suppose les deux hypothèses fondamentales suivantes :

1. Une continuité politique majeure avec la décennie 1995/2006 : au lieu d’intégrer positivement les nouvelles contraintes pesant sur son environnement (telles que définies par les sept paramètres stratégiques retenus par LEAP/E2020), les dirigeants et le peuple israéliens continuent à s’appuyer sur une logique de rapport de force avec leurs voisins (dont les Palestiniens au premier chef) et avec le reste du monde (en refusant notamment de reconnaître les résolutions de l’ONU qui leur déplaisent). Politiquement c’est notamment l’option de la prise du pouvoir par Benjamin Netanyahou et affidés.

2. L’échec du renouveau du processus d’unité arabe, ouvrant la voie à une influence religieuse croissante (radicalisation islamique) de tout le Moyen-Orient. Cette tendance marquerait notamment la pérennisation de l’Iran comme puissance régionale, incluant une satellisation d’une grande partie de l’Irak ; ainsi qu’un effondrement en cascade de l’Egypte au Maroc des régimes pro-occidentaux [8] . L’Egypte est en effet aujourd’hui dans une situation de « fin de règne » qui positionne les Frères musulmans comme la principale force capable de prendre le pouvoir après la disparition du président Moubarak [9] .

Dans ces conditions, à l’horizon de la décennie 2010/2020, l’ensemble du voisinage direct et indirect d’Israël (à part l’UE) lui deviendra farouchement hostile, tout en étant doté d’une capacité militaro-stratégique accrue. Un conflit militaire ouvert avec plusieurs pays voisins, avec implication directe de l’Iran ou d’autres puissances du Golfe, devient alors inévitable. Pour les raisons développées précédemment (paramètre 4), sauf à ce qu’Israël subisse une attaque nucléaire préalable directe, il est probable que les principales puissances mondiales (membres du Conseil de Sécurité) empêcheront l’utilisation par Israël de son arsenal nucléaire.

La montée de tensions et le début d’un conflit classique, précédé de pluies de missiles sur Israël, provoquera d’abord l’exode rapide d’environ 1 million de citoyens israéliens qui ont également (ou peuvent avoir automatiquement) un passeport européen ou américain [10] , soit 20% de la population juive d’Israël. L’Union Européenne et les Etats-Unis les accueilleront sans difficulté, surtout si cela leur évite un engagement militaire direct aux conséquences totalement imprévisibles. Puis des offensives militaires terrestres, accompagnées d’échecs israéliens à faire cesser les tirs de missiles sur le centre du pays (comme la crise de l’été 2006 l’a déjà montré), entraîneront un rapide effondrement du pays dont la très petite taille ne permet pas de créer plusieurs lignes de front durables [11] .

Ainsi, en l’espace de quelques semaines, l’état d’Israël aura disparu [12] . En revanche, trois à quatre millions d’ex-citoyens israéliens de confession juive resteront dans la région ; a priori les plus pauvres ou ceux dont les familles seront issues de pays ne souhaitant pas les accueillir (comme probablement la Russie, l’Ethiopie, …). Pour la Communauté internationale, le problème prendra la forme d’une inversion de celui, créé en 1948, des réfugiés palestiniens. Probablement qu’un ou deux millions d’entre eux trouveront encore refuge en Europe, aux Etats-Unis, au Canada, en Australie ou en Amérique latine. Mais il restera de fortes communautés juives sur le territoire de l’ancien Israël qui deviendront une nouvelle source de tensions. Ainsi pendant que l’ONU cherchera à négocier le meilleur statut possible pour ces communautés, on assistera probablement à l’émergence d’un terrorisme juif, local et international, revendiquant la re-création de l’Etat d’Israël.

L’équipe de LEAP/E2020 a conscience que ce scénario peut susciter l’incrédulité chez certains, voire un rejet pur et simple d’une telle éventualité. Pourtant, il nous apparaît essentiel de rappeler deux éléments historiques fondamentaux pour mettre en perspective les tendances à l’œuvre dans la région du Moyen-Orient :

I. Le double choix d’Israël de la décennie passée consistant, d’une part, à lier de plus en plus son destin collectif à celui du « Prince mondial » que sont les Etats-Unis et, d’autre part, à se protéger derrière un mur de défense (physique et/ou virtuel), ressemble étrangement au processus passé de ghettoïsation des minorités juives dans les mondes chrétien et musulman. Le renforcement d’une telle tendance (ce qu’incarnerait le choix politique qui sous-tend le scénario 1 oblige à se poser la question des conséquences et à intégrer à l’analyse les évolutions des ghettos juifs dans l’Histoire. Et cette étude n’incite pas à l’optimisme en ce qui concerne l’issue du Scénario 1.

II. Démographiquement, financièrement, technologiquement, … Israël dépend fortement de son assise extérieure à la région. Ce fut aussi le cas d’autres Etats créés par des Européens (ce que furent l’essentiel des fondateurs d’Israël) dans cette même région il y a environ un millénaire. L’affaiblissement durable de la Papauté, puissance initiale derrière l’émergence de ces Etats, sur fond de désintérêt progressif des puissances européennes préoccupées par d’autres enjeux, scellèrent l’avenir de ces Etats.

L’Histoire ne se répète pas, mais elle est dotée d’une ironie féroce qui se nourrit notamment de la capacité humaine à toujours se croire plus habile à réussir là où les autres ont échoué.

Scénario 2 : Un état israélien durable, partenaire d’un monde arabe en voie d’intégration régionale

Le scénario 2 suppose deux hypothèses fondamentales suivantes :

1. Une rupture majeure avec la politique suivie au cours de la décennie 1995-2006 : Les dirigeants et le peuple israéliens intègrent positivement les nouvelles contraintes pesant sur leur environnement (telles que définies par les sept paramètres stratégiques retenus par LEAP/E2020) et rompent avec la logique de rapport de force vis-à-vis de leurs voisins (dont les Palestiniens au premier chef) et avec le reste du monde (en commençant notamment à accepter de reconnaître les résolutions de l’ONU qui leur déplaisent). Aujourd’hui, il est très difficile d’identifier les leaders ou la force politique crédible pouvant incarner une telle voie. Néanmoins elle est présente au sein de la jeune génération israélienne. C’est la 4° Génération, après celle des « fondateurs » (éteinte depuis une vingtaine d’années), celle des « bâtisseurs » (dont Sharon a été le dernier exemple politique) et celle des « héritiers » (dont Olmert et Peretz sont les plus édifiants exemples). Ce qu’elle fera est encore incertain, mais une partie de ces 20/35 ans [13] essaye d’ouvrir une nouvelle ère, celle de l’intégration d’Israël dans son environnement régional.

2. Le succès, même limité, d’un processus d’unité arabe : Après l’éradication par l’Occident du pan-arabisme, à partir des années 60, et la montée corollaire du pan-islamisme dont Ben Laden est un produit abouti, on assiste aujourd’hui parmi les jeunes élites arabes à un retour vers l’espoir d’unité arabe. Cette évolution est notamment nourrie par trois phénomènes complémentaires : d’une part, le sentiment d’humiliation généré par l’invasion américaine de l’Irak et d’impuissance face à la politique unilatérale d’Israël ; d’autre part, la visibilité croissante du succès du processus d’unité européenne qui génère une réelle émulation ; et enfin une inquiétude croissante que les échecs américains profitent surtout actuellement à des forces musulmanes non arabes (Iran, Pakistan, …) qui utilisent l’identité religieuse musulmane au détriment de l’identité arabe. Le renouveau de la démarche d’unification du monde arabe contribuerait à réduire fortement le sentiment d’infériorité et d’inégalité qui est omniprésent dans les pays arabes, et nourrit actuellement un sentiment d’injustice propice aux extrémistes. L’UE, du fait de son rôle croissant dans la région, va renforcer cette tendance ; et la nature même de son processus de relations extérieures va la conduire à privilégier un processus d’intégration régionale arabe. L’échec du processus Euromed [14] l’oblige de toute manière à chercher des alternatives. Cette hypothèse, sur une période de 10 à 15 années, n’est donc pas une vue de l’esprit. Pour l’équipe de LEAP/E2020, elle est enracinée dans des tendances, encore fragiles, mais déjà à l’œuvre actuellement.

Si ces hypothèses se confirment, au cours de la décennie 2010/2020, Israël sera en mesure de contribuer grandement à l’amélioration de son propre environnement en agissant notamment comme un facilitateur de ce processus d’unification arabe naissant. Sa position géographique, à la croisée de plusieurs pays-clés pour le succès d’un tel processus (Egypte, Liban, Irak, Syrie,... ) lui offre de remarquables atouts stratégiques. Sa capacité, dans un tel contexte, à être le vecteur privilégié de partenariats européens ou américains avec le reste du Moyen-Orient, renforcera encore cette situation. Le paradoxe, par rapport à l’idéologie dominant actuellement à Tel-Aviv et Washington, c’est que c’est un monde arabe unifié et puissant qui serait largement moins problématique pour l’existence d’Israël qu’un Moyen-Orient morcelé, en proie à une guerre entre Islam et Chrétienté, Orient et Occident, Arabes et Américains [15] . Le Moyen-Orient ne restera pas indéfiniment hors du XXI° siècle. Et un futur TGV Beyrouth-Le Caire, projet techniquement concevable à l’horizon 2020 devra de toute façon passer par Jérusalem, ou Tel-Aviv.

Pour LEAP/E2020, l’un des points cruciaux de cette évolution sera le renoncement par Israël comme par les Palestiniens (et autres peuples arabes) de faire de Jérusalem une capitale politique. Qu’elle soit simple, double, triple ou quadruple, Jérusalem ne doit pas devenir une capitale politique. C’est par le renoncement à ce symbole cher aux yeux de toutes les parties que pourra se concrétiser la route du scénario 2. Inspiré notamment de l’expérience de construction européenne, c’est en effet l’un des messages essentiels que doit communiquer la Communauté internationale. Il s’agira d’« inhiber la puissance » pour déplacer les enjeux de la confrontation à la coopération, au lieu de l’utiliser pour tenter d’écraser les oppositions.

LEAP/E2020 a conscience que le scénario 2 peut apparaître comme très optimiste, mais il est lui aussi inspiré de l’Histoire, en particulier celle récente du continent européen, ou de pays comme l’Afrique du Sud, où le pire paraissait inéluctable.

Pour nos équipes, la crise israélo-libanaise a ouvert une porte sur un avenir qui peut donner naissance à ces deux scénarios. C’est bien entendu aux acteurs directement concernés de définir leurs actions en fonction de ces alternatives ; mais c’est aussi aux Européens, force montante dans la région, de prendre conscience de leurs lourdes responsabilités.



[1] Même s’il ne fait aucun doute que l’armée israélienne reste l’armée régulière la plus puissante de la région.

[2] Les causes en sont multiples. Ce scénario n’a pas vocation à les développer ici. Les différents numéros de GEAB ont déjà exploré cette évolution des Etats-Unis sous de nombreux aspects.

[3] On peut noter que l’armée israélienne a subi une bureaucratisation qui fait que ses officiers supérieurs actuels n’avaient aucune expérience concrète de la guerre, à la différence des générations précédentes qui avaient dû combattre sur le terrain. Son utilisation constante dans les territoires palestiniens ne leur a appris que des méthodes de maintien de l’ordre ; tandis que leur formation s’est déroulée de plus en plus sur le modèle américain. Les officiers supérieurs israéliens qui ont planifié l’échec militaire de l’été 2006 ont suivi les mêmes formations que les officiers supérieurs américains qui ont planifié le bourbier irakien actuel. Les dirigeants politiques ont d’ailleurs une grande proximité intellectuelle. A ce sujet, la lecture de l’excellent article « Un été meurtrier », paru dans De Defensa le 07/09/2006, s’impose

[4] Le fameux article de Mearsheimer et Walt, paru à Harvard en Mars 2006, illustre la montée de cette tendance. Source : John Kennedy School of Governance

[5] Le récent article de Aron Raskas, intitulé « What US Jews now expect from Israel ? » est en la matière très éclairant. Aron Raskas est un éminent responsable de plusieurs organisations juives importantes aux Etats-Unis. Source : Haaretz, 04/09/2006

[6] Ainsi que l’a fait remarqué Franck Biancheri dans un article paru le 29/08/2006 dans Newropeans-Magazine

[7] Source GlobalEuromètre 09/06

[8] Pour LEAP/E2020, l’impuissance des Occidentaux à empêcher la possession de l’arme nucléaire par l’Iran est une donnée. Une action préventive israélo-américaine dans le contexte actuel ne ferait qu’accroître la probabilité du Scénario 1.

[9] Dans ce pays aussi les chercheurs de LEAP/E2020 ont également constaté l’épuisement des tendances dominantes des dernières décennies. Initiées dans les années 70, lors du basculement égyptien du camp proche de l’URSS vers l’orbite américaine, elles ont notamment permis la paix israélo-égyptienne et font jouer un rôle « tampon » à l’Egypte en ce qui concerne l’extension des tendances affectant le Moyen-Orient vers le Maghreb. Cependant la paix avec Israël n’a jamais réussi à s’ancrer dans l’opinion publique égyptienne et aucun acteur crédible de l’après-Moubarak ne paraît désireux de brider l’opinion publique égyptienne en la matière.

[10] En particulier avec l’élargissement de l’UE. Source : Jerusalem Center for Public Affairs, Jewish Political Studies Rewiew, 2005 ; and Fall 2001.

[11] Lors de la guerre de 1967, il s’en était fallu de très peu pour qu’une telle situation existe. Les distances se mesurent dans la région en dizaines de kilomètres et toute percée significative rend très difficile le rétablissement d’une nouvelle ligne de front.

[12] La France a par exemple connu un effondrement brutal de tout son appareil étatique lors de la percée rapide des forces allemandes en Juin 1940. Une telle situation est généralement le fruit d’un mélange complexe d’irresponsabilité des élites, d’impréparation du peuple et de non prise en compte de nouveaux rapports de force qui rendent possible ce qui est censé être « impossible ».

[13] LEAP/E2020 en a rencontré à plusieurs reprises ces dernières années à l’occasion de différents travaux.

[14] Le processus Euromed, lancé par l’Union européenne au milieu des années 90, en direction des pays des rives Sud et Est de la Méditerranée a de facto échoué même s’il reste formellement dans l’agenda européen. La reprise du conflit israélo-palestinien à la fin des années 90 a paralysé un processus fondamentalement bureaucratique, sans vision politique de long terme. Dans le cadre de sa maturation en matière de politique extérieure, l’UE est, d’une part, en train de définir une politique moyen-orientale propre qui vise in fine à traiter le problème israélo-palestinien, d’autre part, à élaborer une politique de voisinage. Parallèlement, elle tente de sortir de la vision politico-religieuse (centrée sur l’Islam) imposée par les Etats-Unis de G.W. Bush et relayée par le Royaume-Uni de Tony Blair depuis le 11 Septembre 2001. C’est dans ce cadre qu’elle découvre progressivement une nouvelle option politique traitant spécifiquement du monde arabe.

[15] Pour LEAP/E2020 les Européens refuseront de suivre Washington dans une telle voie comme l’a déjà montré l’Irak ; et comme va continuer à le montrer, d’ici la fin 2006, leur désengagement progressif d’Afghanistan.



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